Les Opera omnia de Ratzinger en 16 volumes viennent de commencer à paraître en allemand chez l'éditeur Herder, de Fribourg-en-Brisgau.
Dans le premier volume consacré à la liturgie, le pape écrit la préface suivante :
« Ce volume réunit aujourd'hui tous les travaux courts ou de longueur moyenne à travers lesquels, au fil des années, j'ai pris position sur des questions liturgiques dans des circonstances et selon des perspectives diverses. Après tous les textes écrits dans ces conditions, j'ai finalement été amené à présenter une vision d'ensemble, publiée en 2000, l'année du jubilé, sous le titre L'esprit de la liturgie et qui constitue le texte central de ce volume.
Malheureusement, presque tous les comptes-rendus ont porté sur un seul chapitre: «L'autel et l'orientation de la prière dans la liturgie». Ceux qui les ont lus ont dû en déduire que l'ouvrage tout entier ne traitait que de l'orientation de la célébration et que son contenu se limitait à vouloir réintroduire la célébration de la messe «dos au peuple». À cause de cette distorsion, j'ai envisagé pendant un moment de supprimer ce chapitre (d'à peine 9 pages sur un total de 200) pour pouvoir ramener la discussion sur le vrai sujet qui m'intéressait et continue à m'intéresser dans le livre. J'aurais pu le faire d'autant plus facilement que deux excellents ouvrages, dans lesquels la question de l'orientation de la prière dans l'Église du premier millénaire a été clarifiée de manière convaincante, ont été publiés entre temps. Je pense en premier lieu à l'important petit livre d'Uwe Michael Lang, Se tourner vers le Seigneur. Essai sur l'orientation de la prière liturgique (traduction française: Ad Solem, Genève, 2006) et de manière toute particulière à l'ample contribution de Stefan Heid, Atteggiamento ed orientamento della preghiera nella prima epoca cristiana (in Rivista d'Archeologia Cristiana 72, 2006), dans laquelle les sources et la bibliographie sur la question sont abondamment indiquées et mises à jour.
Le résultat est tout à fait clair: l'idée que, dans la prière, le prêtre et le peuple devraient se faire face n'est née que dans le christianisme moderne, elle est tout à fait étrangère au christianisme ancien. Il est certain que le prêtre et le peuple prient tournés non pas l'un vers l'autre, mais vers l'unique Seigneur. Dans la prière, ils regardent donc dans la même direction: soit vers l'Orient, symbole cosmique du Seigneur qui vient, soit, si ce n'est pas possible, vers une image du Christ dans l'abside, vers une croix, ou simplement vers le ciel, comme l'a fait le Seigneur lors de la prière sacerdotale, le soir précédant sa Passion (Jn 17, 1). En tout cas, la proposition formulée à la fin du chapitre en question de mon livre gagne de plus en plus de terrain: ne pas procéder à de nouvelles transformations, mais placer simplement au centre de l'autel la croix vers laquelle le prêtre et les fidèles pourront se tourner ensemble, pour se laisser conduire de cette façon vers le Seigneur, que nous prions tous ensemble.
Mais peut-être ai-je à nouveau trop parlé de ce point, qui constitue à peine un détail de mon livre et que je pourrais même omettre. L'objectif fondamental de l'ouvrage était de placer la liturgie - au-dessus des questions souvent mesquines à propos de telle ou telle forme - dans son importante relation, que j'ai cherché à décrire, avec trois domaines présents dans chacun des thèmes. Il y a d'abord le rapport intime entre l'Ancien et le Nouveau Testament; sans le lien avec l'héritage vétérotestamentaire, la liturgie chrétienne est absolument incompréhensible. Le second domaine est le rapport avec les religions du monde. Enfin le troisième est le caractère cosmique de la liturgie, qui représente quelque chose de plus que la simple réunion d'un groupe plus ou moins nombreux d'êtres humains; la liturgie est célébrée au sein de l'étendue du cosmos, elle embrasse à la fois la création et l'histoire. Ce que signifiait l'orientation de la prière, c'est que le Rédempteur que nous prions est aussi le Créateur et qu'ainsi, dans la liturgie, il y a également toujours un amour pour la création et un sentiment de responsabilité envers elle. Je serais heureux si cette nouvelle édition de mes écrits liturgiques pouvait contribuer à faire voir les grandes perspectives de notre liturgie et à faire reléguer à leur juste place certaines controverses mesquines sur des formes extérieures ».
Ceci explique-t-il pourquoi le Saint-Père n'a pas encore offert publiquement la messe traditionnelle depuis son accession au pontificat et en dépit de son Motu proprio ? On sait que la messe de toujours y est équiparée à la messe moderne en ce sens qu'elles ne seraient que deux formes d'un même rite...